
Son nom est passé dans bien des mains mais il n'est pas souvent, pour ne pas dire jamais, resté gravé dans les mémoires (à commencer par la mienne). Lorsque l'on ouvre Le Petit Prince d'Antoine de Saint-Exupéry, on peut découvrir sur l'une des pages de garde :
À Léon Werth. Je demande pardon aux enfants d'avoir dédié ce livre à une grande personne. J'ai une excuse sérieuse : cette grande personne est le meilleur ami que j'ai au monde. J'ai une autre excuse : cette grande personne peut tout comprendre, même les livres pour enfants. J'ai une troisième excuse : cette grande personne habite la France où elle a faim et froid. Il a besoin d'être consolé. Si toutes ces excuses ne suffisent pas, je veux bien dédier ce livre à l'enfant qu'a été autrefois cette grande personne. Toutes les grandes personnes ont d'abord été des enfants. (Mais peu d'entre elles s'en souviennent.)
Je corrige donc ma dédicace : À Léon Werth quand il était petit garçon.
Je l'avais (re)découvert il y a deux ou trois ans en lisant au Vietnam le bel ouvrage qu'il avait écrit sur l'Indochine, en 1925 (Cochinchine).
Quelques mots sur cet auteur que j'apprécie.
Né en 1878 (la même année, le pape Léon XIII condamnait le socialisme), Werth, après des années de petits boulots et d'écriture, part pour le front de 1914. Il a 36 ans ; il est volontaire. Lui, le pacifiste anarchiste peu enclin aux flambées nationalistes, est persuadé que cette guerre, cette guerre tombée des cuisses du Capital, sera la dernière - celle qu'il faut mener pour asseoir définitivement la paix. Un an avant, il écrivait : "Révolutionnaires, nous tenons pour intolérable le règne de l'or." Il estime que sa place est au cœur de ces évènements et qu'il faut dès lors prendre le réel "à la gorge". Le voici donc dans les tranchées. Obus, sang, rats, maladies, crises de démence... Werth prend des notes entre les combats et relit L'éthique de Spinoza. "On ne voit dans la guerre nulle trace d'une volonté populaire." Il réalise rapidement qu'il s'est trompé, qu'il n'est pas possible ni pensable de faire la guerre à la guerre. Les classes possédantes parasitaires ont jeté les travailleurs de France et d'Allemagne dans un bain de sang qui ne les concernait pas ("Un même mensonge crée leur souffrance et la nôtre."). Ses aspirations révolutionnaires prennent du plomb dans l'aile : Werth ne perçoit plus vraiment les masses comme un levier lumineux et insurrectionnel. Il raconte, aigre, son expérience militaire dans le roman autobiographique Clavel soldat. La désinvolture à venir (celles des années que l'on dit folles) va l'heurter : il n'entendra pas que l'on puisse impunément danser sur des cadavres.
"La patrie ?... La civilisation ? ... La guerre ?... La paix ?... Qu'est-ce-que cela ?... Il n'y a rien que ce trou... Il n'a plus rien qu'attendre la mort dans ce trou..."
"Derrière les deux talus, il y a deux masses obéissantes, qui sont devenues inertes au point de n'être plus capables de souffrir. Derrière les deux talus, il y a des kilomètres d'obéissance."
En 1924, il se rend en Indochine et prend toute la mesure des réalités du système colonial. Il met en accusation les "forbans de la colonisation", les "spéculateurs" et les "tortionnaires". Seize ans avant Sartre, il parle du colonialisme comme d'un "système". Un indépendantiste vietnamien, Nguyen-an-Ninh, écrira à propos de Werth : "Il est le premier Européen qui m'a donné cette confiance en l'homme".
Il s'oppose ensuite à la dégénérescence soviétique et milite, notamment, pour obtenir la libération de Victor Serge - bolchévique critique déporté par Staline en 1933. Toujours de sympathie libertaire, il critique la canonisation du marxisme en tant que nouvelle "religion".
Advient la Seconde guerre mondiale. La France est battue, Pétain capitule de sa voix branlante, de Gaulle s'exile à Londres pour poursuivre le combat. Werth ne croit pas que les Allemands puissent entrer dans Paris. "Paris, c'est Paris", note-t-il... Les colonnes casquées y pénètrent pourtant. Werth, comme tant d'autres, prend les routes de l'exode. Il le racontera dans son récit 33 jours. Âgé de plus de soixante ans, il se terre dans un village du Jura et figurera bientôt sur la liste des "Jüdische Autoren in französischer Sprache" (écrivains juifs de langue française). Il aimerait agir concrètement, résister autrement que dans l'intimité du texte, mais il ne sait pas comment s'y prendre. Qui plus est : il n'est plus un jeune homme... Il consigne l'intégralité de son quotidien sous occupation dans un journal monumental : Déposition. Farouchement antivichyste dès les premières heures du régime (ce régime de "loqueteux" et de "traîtres" qui distille "la drogue fasciste"), il relèvera, dépité ou acide, les errances et les revirements d'une population perplexe. "Si la France est foutue, je ne m'y résigne pas." Sa compagne et son fils le rejoignent de temps à autres ; Saint-Exupéry, alors de l'autre côté de l'Atlantique, lui consacre sa Lettre à un otage. Il assiste à la Libération de Paris, en larmes, puis, en tant que journaliste, au procès de Pétain - cette "pourriture enfermée dans une armure".
"Un mot qu'il faudra remplacer : révolution ; Hitler et Mussolini l'ont employé à leurs fins. Vichy et le maréchal aussi. C'était un beau mot vacant, mal surveillé. Ils l'ont volé, comme une montre. Mais ils jouent avec la montre, comme un sauvage, qui ne sait pas lire l'heure."
"Les gens du bourg sont inertes. Ils attendent une occasion pour passer un licol à la fatalité."
En 1952, trois ans avant de mourir, il rapporte, amer : "Je suis un raté."
Son biographe, Gilles Heuré (auteur du réussi quoiqu'incomplet L'insoumis, Léon Werth), fait savoir, témoignages à l'appui, que Werth était "totalement imperméable à toute forme de corruption et indifférent, si ce n'est hostile, à l'argent en général". Pour être tranquille lorsqu'il écrivait, Werth enroulait un serpent à son poignet pour dissuader les importuns. Le monde littéraire ? Il le méprisait. "L'institution des prix littéraires est détestable." On l'a souvent décrit comme pessimiste, fort-en-gueule, franc, irascible et solitaire (sinon misanthrope). Mais il était avant tout, écrit Heuré, un "dévoreur de vie".
L'éditrice Viviane Hamy a réédité une partie de ses ouvrages afin que son nom ne sombre définitivement pas dans l'oubli.












