Quelques mots sur le livre biographique d'Emmanuel Carrère, entièrement consacré au sulfureux Edouard Veniaminovitch Savenko, dit Edouard Limonov.
"Une petite frappe".
C'est ainsi qu'on le décrit à Carrère lorsqu'il émet l'idée de lui consacrer un reportage.

Je n'ai d'ordinaire pas la moindre fascination pour les bad boys, les délinquants, les truands et le lumpenprolétariat (cette "pépinière de voleurs et de criminels de toute espèce, vivant des déchets de la société [...] capables des actes de banditisme les plus crapuleux et de la vénalité la plus infâme" ; cette "racaille" contre-révolutionnaire, écrivait Karl Marx). Pas plus que je n'en ai pour Mesrine (égérie ultra-gauchiste) ou pour Scarface (égérie caillera). Il n'en reste pas moins que j'ai pris beaucoup de plaisir à suivre les faits et les méfaits de ce Russe aussi détraqué que magnétique.
Sans un sou, voyou des rues et voleur à la tire, Limonov arpente d'abord les rues d'Ukraine et de Russie, le vers en bandoulière. Le poète underground ne combat guère le régime soviétique sous lequel il vit : au contraire, il en est plutôt fier. L'URSS fait peur aux lavettes de l'Occident et les soldats de l'Armée rouge ont fière allure. Mégalomane et arrogant, Limonov rêve de se faire un nom - qui plus est, celui qu'il s'est choisi. Possessif et passionné, il s'ouvre les veines ave
c son cran d'arrêt sur le pallier de sa compagne lorsque celle-ci refuse de lui ouvrir, toute affairée qu'elle est dans les bras d'un autre. Pas de demi-mesure, cette prière des pleutres : pour Limonov, tout est "magnifique" ou monstrueux". Entre les deux, il y a les hommes à genoux. Il migre aux États-Unis et devient vagabond. Il couche avec des clochards et des Noirs (et parfois des clochards noirs) pour confirmer ou infirmer la légende qu'on leur prête. Il fréquente également des activistes communistes : mascarades, tout ça. Limonov rêve d'une "guerre civile", d'un raz-de-marée armé. Il se voit volontiers meneur d'une bande de maquisards que rien n'arrête. Une femme le trompe : il manque de la tuer en l'étranglant. Un milliardaire l'embauche comme majordome ; voilà de quoi lui assurer un toit - toit dont il profite allègrement en ramenant des filles dans le lit du maître des lieux. Limonov écrit des autobiographies. Journal d'un raté ou encore Le poète russe préfère les grands nègres. Au départ, nul n'en veut. Il finit par signer avec un éditeur français.
Direction Paris, donc. Le dandy ne tarde pas à se faire une place dans le milieu littéraire parisien, autour de L'idiot international, entre Sollers et Hallier. Un écrivain critique l'Union soviétique au bar d'un hôtel ? Il lui fiche son poing dans la gueule. Retour à Moscou. Le mur de Berlin vient de s'écrouler. Limonov ne veut
plus seulement écrire ; il veut se battre. L'éclatement de la Yougoslavie lui fournit l'occasion tant attendue : le voilà, arme au poing, dans les rangs des forces serbes. L'URSS est dissoute, la Russie entre dans la société de consommation. La fin du communisme soviétique marque l'effondrement du niveau de vie et la privatisation généralisée provoque une inflation de 2 600 %. Les pauvres s'entassent dans les fosses communes du marché libre. Limonov veut faire fusiller Gorbatchev et refuse de voir sa patrie devenir une succursale de l'Occident. Il participe à un coup d'État - une balle dans l'épaule -, puis fonde un parti : le national-bolchévik - dont le drapeau reprend les symboliques nazies et soviétiques (faucille et marteau dans un cercle blanc sur fond rouge). La ligne ? Prendre le pouvoir, avec tout ce que la société compte d'amers et de nostalgiques, des fascistes aux communistes. L'union sacrée des prêts-à-en-découdre. Limonov retourne se battre auprès des Serbes. Il se compare à Régis Debray parti prêter main forte à la guérilla de Guevara (je doute que Debray goûte l'analogie). A-t-il tué ? Il ne le sait pas vraiment, répondra-t-il à Carrère, surpris d'une telle question. C'est la guerre, pas une partie de pêche.
De retour en Russie, il fonde un journal (La grenade, en français) et une communauté de blousons noirs-crânes rasés, mi-punks mi-nazillons, à la croisée de Jim Morrisson et de Lénine. Il fédère sept mille Russes ; dont un bon nombre serait prêt à mourir pour lui. On croit lire ou voir Fight club. Les oligarques russes, médias à leurs bottes, assurent la réélection de Boris Eltsine en dépit des mouvements massifs qui réclament le retour à une société plus égalitaire. Natacha quitte Limonov : il ne comprend définitivement pas que l'on puisse se séparer de sa personne. Il trouvera du réconfort auprès d'une groupie de seize ans, à moitié autiste et dont il tombera amoureux. Au même moment, le gouvernement russe ravage la Tchétchénie. La révolution ne vient toujours pas et son parti est interdit. Limonov songe alors à embraser les pays à la périphérie de l'ex URSS. Il se rend au Kazakhstan, au Turkménistan, au Tadjikistan et en Ouzbékistan ; puis, avec quelques uns de ses hommes, s'entraîne au close combat dans les montagnes de l'Altaï. Le gouvernement lance un raid et les arrête. Et Limonov, enfin, de jouir de la joie des bagnards, des proscrits et des condamnés : il passe plus d'un an en prison. Il est le seul à faire sa promenade quotidienne, malgré les températures extrêmes. Abdominaux, pompes, boxe ; le presque sexagénaire tient à conserver sa forme physique. Le temps est précieux : en perdre serait une infamie. Il écrit quatre livres sous les barreaux, s'interdit de regarder des programmes télévisuels abrutissants - c'est-à-dire la quasi totalité de ce qui se fait, sans honte, sur nos écrans - et n'emprunte que des ouvrages de fond (de Lénine, notamment).
205, 208, 222, 280.
Voici les chefs d'inculpation lors de son procès. Terrorisme, bande armée, armes illicites et activités extrémistes. Il plaide non coupable. Celui que l'on surnomme désormais "Ben Laden" est condamné à vingt-cinq ans de prison, puis quatorze, puis quatre. Quatre comme ces heures qu'il devra dorénavant passer à récurer les chiottes d'une nouvelle prison tandis qu'il compose des vers et des phrases dans sa tête.
Aujourd'hui, Edouard Limonov est à l'air libre. Il milite politiquement pour le renversement du système Poutine ("le régime de la mystification absolue. Staline régnait par la violence, Poutine, par le mensonge total" explique-t-il à L'Express le 30 novembre dernier). "Une révolution classique est impossible : elle sera immédiatement écrasée. C’est pourquoi nous voulons développer la résistance civile", vient-il d'annoncer à la presse française. Sur le modèle des révoltes maghrébines, en somme.
Je n'avais jamais rien lu de Carrère. Il est rompu à l'écriture sc
énaristique (petit et grand écran) et cela se sent : tout du long, on songe au film qu'il serait possible d'en faire. Si d'un point de vue littéraire et stylistique j'ai trouvé l'ouvrage assez sec et banal (langue plate et utilitaire), sa construction est habile - à cheval entre le reportage, le documentaire et le scénario de long-métrage - et l'on est rapidement embarqué dans ce qui, au final, ressemble à s'y méprendre à un récit d'aventures. Sauf qu'ici, tout est vrai - à en croire un Carrère qui croit Limonov. Et si l'auteur s'autorise ça et là quelques apartés autobiographiques (parfois, à mon sens, inutiles), c'est avant tout une virée de près de cinq cent pages dans le cerveau de son héros qu'il propose à son lecteur. Une virée inscrite historiquement et politiquement, ce qui constitue l'un des intérêts de ce livre.
Mais Carrère est lucide quant à sa démarche : il endosse les habits du bobo parisien fasciné par la sublime ordure, le noble salopard, bref, le corsaire slave, romantique, courageux et fort-en-gueule que l'on ne peut décrire que par oxymores. Qui dit fascination dit attirance et répulsion, admiration et dégoût. Carrère oscille d'un pied à l'autre, dans cette danse inquiétante. Mais, à l'évidence, on sent qu'il le chérit, son Edouard, son Limonov prétentiard. Que sous la brute froide se terre un homme pour qui le mot honneur ne prête pas à sourire, un grand, un héros comme nos sociétés lissées n'en font plus.
Et qu'a pensé Limonov de l'ouvrage ?
"Je lui en suis reconnaissant, car j’ai toujours pensé que j’étais digne d’être un mythe", a-t-il répondu le 4 décembre au JDD...
C'est ainsi qu'on le décrit à Carrère lorsqu'il émet l'idée de lui consacrer un reportage.

Je n'ai d'ordinaire pas la moindre fascination pour les bad boys, les délinquants, les truands et le lumpenprolétariat (cette "pépinière de voleurs et de criminels de toute espèce, vivant des déchets de la société [...] capables des actes de banditisme les plus crapuleux et de la vénalité la plus infâme" ; cette "racaille" contre-révolutionnaire, écrivait Karl Marx). Pas plus que je n'en ai pour Mesrine (égérie ultra-gauchiste) ou pour Scarface (égérie caillera). Il n'en reste pas moins que j'ai pris beaucoup de plaisir à suivre les faits et les méfaits de ce Russe aussi détraqué que magnétique.
Sans un sou, voyou des rues et voleur à la tire, Limonov arpente d'abord les rues d'Ukraine et de Russie, le vers en bandoulière. Le poète underground ne combat guère le régime soviétique sous lequel il vit : au contraire, il en est plutôt fier. L'URSS fait peur aux lavettes de l'Occident et les soldats de l'Armée rouge ont fière allure. Mégalomane et arrogant, Limonov rêve de se faire un nom - qui plus est, celui qu'il s'est choisi. Possessif et passionné, il s'ouvre les veines ave
c son cran d'arrêt sur le pallier de sa compagne lorsque celle-ci refuse de lui ouvrir, toute affairée qu'elle est dans les bras d'un autre. Pas de demi-mesure, cette prière des pleutres : pour Limonov, tout est "magnifique" ou monstrueux". Entre les deux, il y a les hommes à genoux. Il migre aux États-Unis et devient vagabond. Il couche avec des clochards et des Noirs (et parfois des clochards noirs) pour confirmer ou infirmer la légende qu'on leur prête. Il fréquente également des activistes communistes : mascarades, tout ça. Limonov rêve d'une "guerre civile", d'un raz-de-marée armé. Il se voit volontiers meneur d'une bande de maquisards que rien n'arrête. Une femme le trompe : il manque de la tuer en l'étranglant. Un milliardaire l'embauche comme majordome ; voilà de quoi lui assurer un toit - toit dont il profite allègrement en ramenant des filles dans le lit du maître des lieux. Limonov écrit des autobiographies. Journal d'un raté ou encore Le poète russe préfère les grands nègres. Au départ, nul n'en veut. Il finit par signer avec un éditeur français.Direction Paris, donc. Le dandy ne tarde pas à se faire une place dans le milieu littéraire parisien, autour de L'idiot international, entre Sollers et Hallier. Un écrivain critique l'Union soviétique au bar d'un hôtel ? Il lui fiche son poing dans la gueule. Retour à Moscou. Le mur de Berlin vient de s'écrouler. Limonov ne veut
plus seulement écrire ; il veut se battre. L'éclatement de la Yougoslavie lui fournit l'occasion tant attendue : le voilà, arme au poing, dans les rangs des forces serbes. L'URSS est dissoute, la Russie entre dans la société de consommation. La fin du communisme soviétique marque l'effondrement du niveau de vie et la privatisation généralisée provoque une inflation de 2 600 %. Les pauvres s'entassent dans les fosses communes du marché libre. Limonov veut faire fusiller Gorbatchev et refuse de voir sa patrie devenir une succursale de l'Occident. Il participe à un coup d'État - une balle dans l'épaule -, puis fonde un parti : le national-bolchévik - dont le drapeau reprend les symboliques nazies et soviétiques (faucille et marteau dans un cercle blanc sur fond rouge). La ligne ? Prendre le pouvoir, avec tout ce que la société compte d'amers et de nostalgiques, des fascistes aux communistes. L'union sacrée des prêts-à-en-découdre. Limonov retourne se battre auprès des Serbes. Il se compare à Régis Debray parti prêter main forte à la guérilla de Guevara (je doute que Debray goûte l'analogie). A-t-il tué ? Il ne le sait pas vraiment, répondra-t-il à Carrère, surpris d'une telle question. C'est la guerre, pas une partie de pêche.De retour en Russie, il fonde un journal (La grenade, en français) et une communauté de blousons noirs-crânes rasés, mi-punks mi-nazillons, à la croisée de Jim Morrisson et de Lénine. Il fédère sept mille Russes ; dont un bon nombre serait prêt à mourir pour lui. On croit lire ou voir Fight club. Les oligarques russes, médias à leurs bottes, assurent la réélection de Boris Eltsine en dépit des mouvements massifs qui réclament le retour à une société plus égalitaire. Natacha quitte Limonov : il ne comprend définitivement pas que l'on puisse se séparer de sa personne. Il trouvera du réconfort auprès d'une groupie de seize ans, à moitié autiste et dont il tombera amoureux. Au même moment, le gouvernement russe ravage la Tchétchénie. La révolution ne vient toujours pas et son parti est interdit. Limonov songe alors à embraser les pays à la périphérie de l'ex URSS. Il se rend au Kazakhstan, au Turkménistan, au Tadjikistan et en Ouzbékistan ; puis, avec quelques uns de ses hommes, s'entraîne au close combat dans les montagnes de l'Altaï. Le gouvernement lance un raid et les arrête. Et Limonov, enfin, de jouir de la joie des bagnards, des proscrits et des condamnés : il passe plus d'un an en prison. Il est le seul à faire sa promenade quotidienne, malgré les températures extrêmes. Abdominaux, pompes, boxe ; le presque sexagénaire tient à conserver sa forme physique. Le temps est précieux : en perdre serait une infamie. Il écrit quatre livres sous les barreaux, s'interdit de regarder des programmes télévisuels abrutissants - c'est-à-dire la quasi totalité de ce qui se fait, sans honte, sur nos écrans - et n'emprunte que des ouvrages de fond (de Lénine, notamment).
205, 208, 222, 280.
Voici les chefs d'inculpation lors de son procès. Terrorisme, bande armée, armes illicites et activités extrémistes. Il plaide non coupable. Celui que l'on surnomme désormais "Ben Laden" est condamné à vingt-cinq ans de prison, puis quatorze, puis quatre. Quatre comme ces heures qu'il devra dorénavant passer à récurer les chiottes d'une nouvelle prison tandis qu'il compose des vers et des phrases dans sa tête.
Aujourd'hui, Edouard Limonov est à l'air libre. Il milite politiquement pour le renversement du système Poutine ("le régime de la mystification absolue. Staline régnait par la violence, Poutine, par le mensonge total" explique-t-il à L'Express le 30 novembre dernier). "Une révolution classique est impossible : elle sera immédiatement écrasée. C’est pourquoi nous voulons développer la résistance civile", vient-il d'annoncer à la presse française. Sur le modèle des révoltes maghrébines, en somme.
Je n'avais jamais rien lu de Carrère. Il est rompu à l'écriture sc
énaristique (petit et grand écran) et cela se sent : tout du long, on songe au film qu'il serait possible d'en faire. Si d'un point de vue littéraire et stylistique j'ai trouvé l'ouvrage assez sec et banal (langue plate et utilitaire), sa construction est habile - à cheval entre le reportage, le documentaire et le scénario de long-métrage - et l'on est rapidement embarqué dans ce qui, au final, ressemble à s'y méprendre à un récit d'aventures. Sauf qu'ici, tout est vrai - à en croire un Carrère qui croit Limonov. Et si l'auteur s'autorise ça et là quelques apartés autobiographiques (parfois, à mon sens, inutiles), c'est avant tout une virée de près de cinq cent pages dans le cerveau de son héros qu'il propose à son lecteur. Une virée inscrite historiquement et politiquement, ce qui constitue l'un des intérêts de ce livre.Mais Carrère est lucide quant à sa démarche : il endosse les habits du bobo parisien fasciné par la sublime ordure, le noble salopard, bref, le corsaire slave, romantique, courageux et fort-en-gueule que l'on ne peut décrire que par oxymores. Qui dit fascination dit attirance et répulsion, admiration et dégoût. Carrère oscille d'un pied à l'autre, dans cette danse inquiétante. Mais, à l'évidence, on sent qu'il le chérit, son Edouard, son Limonov prétentiard. Que sous la brute froide se terre un homme pour qui le mot honneur ne prête pas à sourire, un grand, un héros comme nos sociétés lissées n'en font plus.
Et qu'a pensé Limonov de l'ouvrage ?
"Je lui en suis reconnaissant, car j’ai toujours pensé que j’étais digne d’être un mythe", a-t-il répondu le 4 décembre au JDD...









