dimanche 20 novembre 2011

Sénac, Camus et l'Algérie


Il y a quelques jours, en faisant des recherches sur la poésie politique, je suis tombé sur des textes de Jean Sénac. Intrigué par les quelques lignes biographiques trouvées sur Internet (l'homme, peu connu, y était décrit comme un poète pied-noir homosexuel, mystérieusement assassiné en 1973 après avoir milité pour l'indépendance algérienne), je décidai de creuser un peu. La plupart de ses recueils sont malheureusement introuvables ou hors-de-prix. J'ai toutefois pu acquérir Le soleil sous les armes pour une somme tout à fait raisonnable. Ainsi que deux ouvrages récents : une biographie (Jean Sénac, le poète des deux rives, de E. Temime et N. Tuccelli) et un essai autour de sa correspondance avec Albert Camus (Albert Camus - Jean Sénac ou le fils rebelle, de H. Nacer-Khodja).

Sénac est né en 1926 en Oranie. Sa mère est une pied-noir d'origine espagnole, de condition plus que modeste. Il ne connaitra jamais son père. "Je portais ce titre, bâtard, comme une charge de poudre, dangereuse, aveuglante [...]." Admiratif d'Albert Camus, il lui écrit une première lettre en 1947 - dans laquelle il se présente comme "anarchiste chrétien" (ce qui n'est pas sans déplaire au père de L'Homme révolté, connu pour ses sympathies libertaires). Ils ont treize ans d'écart ; Sénac fait de lui le père qui, toute sa vie, lui fera défaut. Camus aide le jeune poète à publier ses textes. Il le soutient également financièrement, lorsque Sénac sera au plus bas (notons qu'il vécut toute sans vie plus ou moins sans le sou, allant jusqu'à se rendre chez des amis pour y trouver une douche).

La guerre d'Algérie (1954-1962) va déchiqueter cette relation de fraternité et de respect réciproques. Tous deux sont issus de la communauté européenne, elle-même issue de l'impitoyable conquête de 1830. Tous deux, étant nés en Algérie, se vivent comme des Africains du Nord. Et tous deux, bien avant le commencement de cette guerre, ont pris position contre l'iniquité d'un régime colonial qui opprime une majorité d'Arabes et de Berbères. Camus a écrit Misère en Kabylie ; Sénac s'est approché des mouvements nationalistes algériens et parle de "la patrie en prison". Mais, après les actions armées du FLN (qui, par la force, a pris la tête des mouvements indépendantistes), les deux hommes se divisent. Sénac a alors 28 ans, Camus 41. Sénac proclame que "la cause des Arabes" est "notre Cause" et, afin de briser les reins de la domination impériale, en appelle à une "révolution radicale". Camus invite à une trêve afin de mettre en place une "communauté franco-musulmane", dans le cadre d'une "Algérie de la justice, où Français et Arabes s'associent librement" autour de ce qu'il nomme une "Union Française". Sénac soutient le FLN (dans ses écrits comme dans ses actes - réseaux, grèves, tracts, impressions -) et souhaite, à terme, une coexistence pacifique entre Arabes, Kabyles et Européens, dans le cadre d'un nouvel État entièrement disjoint de la République française ("j'essaie de servir l'amour et non la haine, au cœur même de la violence"). Camus rejette catégoriquement l'usage que le FLN fait de la violence révolutionnaire (en posant des bombes dans des cafés fréquentés par des femmes et des enfants) - ce qui ne l'empêche pas, en secret, d'intervenir dès qu'il le peut pour sauver la tête des combattants musulmans arrêtés. A mesure que le conflit se radicalise, Camus préfère opter pour le silence, profondément affecté et désespéré par la tournure des évènements - un silence que condamne Sénac, qui l'invite à manifester plus fermement son soutien à la lutte anticoloniale au nom même des idéaux qui l'avaient, dix ans auparavant, conduits dans les rangs de la résistance. La brouille devient inévitable entre les deux amis-parents : Camus le traite de "cinglant égorgeur", Sénac de complice de la "Raison d'État" et de "Prix Nobel de la Défense de l'Europe et de l'Algérie française".

Nacer-Khodja (qui, dans son ouvrage, prend ouvertement fait et cause pour Sénac) parle d'une "rupture aussi orageuse que leur amitié fut passionnée". Leur dernière rencontre a très probablement eu lieu dans les locaux parisiens de Gallimard. On entend les deux hommes hurler. Sénac claque la porte après l'avoir traité de "lâche", et l'on trouve Camus, penché sur son bureau, en larmes.

En 1960, Camus meurt lors d'un accident de voiture. Sénac en gardera toujours un souvenir ému. "Il était de ces êtres qui, lorsqu'ils voulaient montrer leur affection, savaient trouver le mot pudique et tendre qui embellissait votre journée", écrira-t-il sept ans plus tard.Tandis que l'immense majorité des pieds-noirs ont quitté l'Algérie, Sénac accompagne le nouveau régime socialiste de sa "mère Algérie". Mais le temps fait la peau des révolutions, et, bientôt, Sénac est mis au ban. On ne tolère pas ses prises de paroles hors des clous ni son refus de s'aligner sur le nouveau pouvoir militaire issu du coup d'État de 1965. Il condamne la corruption étatique comme la radicalisation religieuse et estime que la révolution a été "bazardée". Son émission de radio est supprimée, son logement confisqué. On lui refuse également la nationalité algérienne. Ses biographes écrivent : "Aux yeux de beaucoup, il reste un étranger et, aussi, un gaouri, un infidèle." S'il est populaire auprès d'une partie de la jeunesse, nombre ne tolèrent pas son homosexualité assumée. Un bras de fer s'instaure entre les autorités et le poète rétif. Il va jusqu'à lancer, conscient de la "charge provocatrice" (Temime & Tuccelli), qu'il a "sucé jusqu'au Coran". Il refuse de partir, de quitter "ce pays où [il a] tant donné de [lui]-même".

On le retrouve assassiné en 1973. Ce qu'il avait prophétisé. La vérité ne fut jamais faite sur ce meurtre : crime crapuleux ? crime sexuel ? crime politique ? Son corps, en dépit de sa volonté, ne sera pas enterré parmi les musulmans.

Cette histoire, ces histoires, m'ont intéressé à plus d'un titre. La relation individu-collectif politique, bien sûr ; mais pas seulement. Suivre, au fil des pages, l'évolution de cette amitié singulière ne laisse pas insensible. Par-delà les constructions idéologiques et les grandes séquences historiques, il y a aussi - c'est une évidence - deux parcours passionnés et deux orientations psychologiques qu'il est captivant d'approcher, si l'on veut bien, le temps d'une lecture, laisser à la consigne les robes de procureurs et d'avocats. Sans parler, naturellement, du pur plaisir littéraire.


"L'artiste, parce qu'il s'adresse à tous, est responsable de la misère, des espoirs de tous... Sa place est sur les barricades partout où souffle la révolte."

"Poésie et Résistance apparaissent comme les tranchants d'une même lame où l'homme inlassablement affute sa dignité. Parce que la poésie ne se conçoit que dynamique, parce qu'elle est "écrite par tous" [...]. Tant que l'individu sera atteint dans sa revendication de totale liberté, la poésie veillera aux avant-postes ou brandira ses torches."
J. Sénac



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J'ai également visionné Le soleil assassiné, un long-métrage d'Abdelkrim Bahloul (avec Charles Berling) réalisé sur Sénac. Coup manqué.

Je n'ai plus le temps de rédiger, sur mon autre blog, les petites notes de lectures (qui, au final, m'auront valu un mail incendiaire d'un auteur dont je n'avais pas aimé l'essai et deux autres qui me remerciaient de prendre le temps de lire intégralement le(ur)s ouvrages avant d'en parler - ce qui, semble-t-il, n'est pas toujours le cas des pages officielles de la "culture" -; mais qui a, l'objectif initial étant bien sûr avant tout là, donné envie à quelques passants d'aller y voir de plus près). J'ai donc fermé le blog en question. Ce qui ne m'empêchera, de temps à autres, d'évoquer quelques livres sur cette page-ci. Comme aujourd'hui.