mardi 15 novembre 2011

George Orwell

Les écrivains qui se fendent d'un chef d'œuvre sont à plaindre : on occulte tout le reste de leur œuvre.






Un extrait de Le Quai de Wigan, qui, bien que datant de 1937, n'en demeure pas moins d'une cruelle actualité. On lira la formule l'idée du socialisme dans son sens originel - qui n'a donc, évidemment, rien à voir avec celui des Hollande, des Valls et des Strauss-Kahn.

"Ce qui me frappe, c'est que le socialisme perd du terrain là précisément où il devrait en gagner. Avec tous les arguments dont elle dispose - car tout ventre vide est un argument en sa faveur - l'idée du socialisme est moins largement acceptée qu'il y a une dizaine d'années. [...]
A ceci il convient d'ajouter le fait assez navrant que la plupart des socialistes issus de la classe moyenne, dans le moment même où ils sont censés souhaiter ardemment l'avènement d'une société sans classes, s'accrochent comme des forcenés à leurs quelques misérables bribes de prestige social. Je me souviens de la sensation d'horreur que j'éprouvai lorsque, pour la première fois, j'assistai à une réunion tenue à Londres par une section du parti travailliste indépendant. [...] Sont-ce là, pensais-je alors, les champions de la cause ouvrière, ces petits êtres étriqués ? Car toutes les personnes de l'assemblée, qu'elles soient du sexe masculin ou du sexe féminin, arboraient les pires stigmates de cette attitude de supériorité dédaigneuse qui caractérise la classe moyenne. Si un véritable travailleur, un mineur remontant du fond tout noirci de suie, par exemple, s'était présenté dans la salle, tous ces gens auraient été embarrassés, furieux et dégoûtés ; certains, j'en suis sûr, seraient même partis en se pinçant les narines. [...]
L'heure est grave, très grave. [...] Ce n'est que trop clair, le mouvement socialiste doit obtenir, avant qu'il ne soit trop tard, l'assentiment d'une classe moyenne exploitée. Et avant tout, il doit se concilier la masse des petits employés qui, s'ils apprenaient à s'organiser, représenteraient une telle force dans le pays. Il est tout aussi clair qu'en ce domaine le socialisme a jusqu'à présent échoué. [...] Les socialistes ont encore beaucoup de pain sur la planche. Ils leur faut montrer, sans ambiguïté aucune, où passe la ligne qui sépare les exploiteurs et les exploités. [...] Le danger est très réel de voir, dans les prochaines années, des pans entiers de la classe moyenne basculer sans crier gare dans le camp de la droite."


Je recommande en passant l'excellente préface à l'ouvrage Pourquoi les pauvres votent à droite (T. Frank), écrite par Serge Halimi, mise en ligne par un internaute à cette adresse.

"La perte d'influence du mouvement ouvrier au sein du parti démocrate et l'ascendant corrélatif d'une bourgeoisie néolibérale cosmopolite et cultivée n'arrangent rien. Les médias conservateurs, en plein essor, n'ont plus qu'à déchaîner leur truculence contre une oligarchie radical-chic au parler exsangue et technocratique, lovée dans de belles résidences des États côtiers, touriste dans son propre pays, protégée d'une insécurité qu'elle conteste avec l'insouciance de ceux que cette violence épargne. Au reste, n'est-elle pas entretenue dans ses aveuglements par une ménagerie d'avocats procéduriers, de juges laxistes, d'intellectuels jargonnants, d'artistes blasphémateurs et autres boucs émissaires rêvés du ressentiment populaire ? « Progressistes en limousine » là-bas ; « gauche caviar » chez nous."